Une brise glaciale chatouille ses joues. Risia ouvre légèrement ses lourdes paupières. La nuit est tombée. Le paysage enneigé défile sous ses yeux, éclairée par la lumière de la pleine lune. Une peur sourde monte en elle. Soudain, une douleur lui traverse le dos. Elle retient son cri. Se tournant légèrement vers le haut, elle voit des serres autour d'elle. Une grande ombre plane au-dessus d'elle. C'est l'aigle qui a foncé sur eux quelques instants plus tôt. La tête de l'oiseau noir s'agite dans tous les sens, ses yeux rouges guettent le moindre danger. Inquiète, elle cherche l'homme en vert. Elle le trouve à côté d'elle, dans une autre serre. Il est immobile, sa sacoche, ses bras et ses jambes pendent dans le vide. Une mèche de cheveux est tachée de sang. Elle l'appelle plusieurs fois, mais en vain. Il ne répond pas. Elle plisse les yeux pour apercevoir quelque chose dans le paysage. Mais il n'y a rien, seulement de la neige et quelques sapins. Elle attend longtemps l'atterrissage, mais il ne se passe rien. Plus tard, elle commence à avoir sommeil. Mais, à peine plongée dans son sommeil, une lumière jaillissante touche l'aile gauche de l'aigle. L'oiseau pousse un cri féroce et ouvre ses serres. Elle tombe. Elle tourne plusieurs fois sur elle-même, sa peur remonte à une vitesse incroyable jusqu'à même la faire pleurer. Elle voit que la créature aux oreilles pointues est toujours inconsciente, tombant comme un bâton. Elle aperçoit ensuite un grand étang noir. Elle essaie de s'approcher de la créature puis elle la serre contre elle, priant pour qu'il ne leur arrive rien.
Ils atterrissent. Ils plongent dans le liquide noir qui ralentit leur chute. Dans cette substance visqueuse, Risia se débat de toutes ses forces, tirant l'homme avec elle. Le liquide agit comme de la glue. Une fois sa tête hors de l'obscur liquide, avec l'homme en vert dans ses bras, elle le tire jusqu'au bord. Sa robe de domestique devient lourde, tachée de noir, ses cheveux s'alourdissent de graisse. Une fois sur le bord de l'étang, elle souffle puis éclate de rire. Elle a réussi à échapper au danger. Elle serre l'homme inconscient contre elle, toujours hilare. Elle n'a jamais eu aussi peur de sa vie !
Soudain, un vent violent se lève, elle lève les yeux et voit l'aigle géant tomber à son tour. Il plonge dans l'étang noir, projetant le liquide tout autour de lui. Elle met son bras devant son visage pour se protéger. L'oiseau se débat, tentant de se libérer de cette glu épaisse. Elle observe la scène jusqu'à ce qu'il cesse de bouger. Une grosse plume noire flotte et atterrit devant elle.
Elle se lève, charge la créature sur son dos avec difficultés et fait quelques pas laborieux. Levant les yeux vers le ciel noir, elle repère une étoile brillante parmi les autres. Elle s'avance dans cette direction, espérant trouver refuge dans ce vaste désert blanc. Alors que Risia avance à travers le paysage enneigé avec peine, elle tire derrière elle Azaron, son bras gauche passé sous ses aisselles, le corps de l'inconscient apposé sur le long manteau en fourrure qui traîne sur la neige profonde. Âgée de seulement 11 ans, elle montre une détermination étonnante alors qu'elle lutte pour avancer, ses joues rougies par le froid et ses yeux brillants d'une détermination farouche. Elle a bien du mal à garder son équilibre, ses petites chaussures en tissu polaire s'enfonçant profondément dans la neige à chaque pas.
Après un effort colossal, elle parvient enfin à atteindre une pancarte métallique éclairée, dont la hauteur ne dépasse pas sa tête. Elle lui indique une direction gravée vers la droite avec le mot « Moül » inscrit dessus. Risia relève la tête, cherchant du regard un refuge dans ce désert glacé. La vision de la pancarte lui redonne un peu d'espoir, et elle serre un peu plus fort la main de l'homme elfe inconscient, déterminée à le sortir de ce froid glacial. Risia sent les mouvements d'Azaron, son fardeau fatigué, bouger doucement sur son dos. Avec précaution, elle l'allonge sur le sol enneigé. Les paupières d'Azaron s'ouvrent lentement, découvrant des yeux hazel fatigués. Son regard se tourne vers Risia, qui lui sourit, soulagée de le voir enfin réveillé. Azaron se redresse lentement, soutenu par Risia qui lui offre son bras. Ils font face au vent glacial, qui fait voler les cheveux d'Azaron. Risia, attentive, tient fermement son bras, craignant qu'il ne perde l'équilibre.
Elle observe son visage, admirant ses traits fatigués mais résolus. Les yeux d'Azaron rencontrent les siens, la surprenant, et elle détourne rapidement le regard, le cœur battant la chamade. Puis, Azaron remarque la pancarte indiquant. Une lueur d'espoir traverse ses yeux. Il s'exclame joyeusement, levant son poing en signe de victoire. Se tournant vers Risia, il lui exprime sa gratitude, ses mains tremblantes se posant sur ses épaules. Il ouvre son sac avec agitation, mais s'arrête soudainement, surpris. Il se souvient soudainement de la créature volante. Après un moment de réflexion, il fixe Risia.
─ Spariel. Comment avons-nous atterri ? demande-t-il.
─ Dans de l'eau noire, répond-elle.
Azaron écarquille des yeux puis commence à scruter ses vêtements sales. Il renifle.
─ Ce n'est pas de l'eau noire, rectifie-t-il.
Risia reste interrogative. Il est vrai que l'eau noire dégage une odeur presque nauséabonde, mais la vie est bien plus importante.
─ C'est du vieux sang, explique-t-il.
Le visage de l'enfant se fige de terreur. Elle se met à vomir. Azaron tente de la calmer en lui frottant le dos. Il s'excuse et lui remercie de l'avoir sorti de cet étang. Puis, il lui tend la main et lui demande de ne plus se séparer d'elle. Selon lui, la pancarte indique un lieu de repos, donc une auberge. Alors qu'ils continuent de marcher, ils se rapprochent d'une forêt aux nuances de bleu. L'elfe pousse un soupir de soulagement et entre avec l'enfant sans regarder derrière lui. Plus tard, devant nos deux protagonistes se dresse une petite maison. Sa forme ronde rappelait celle d'un ballon noir avec un toit. Risia, bouche ouverte, s'étonna devant ce spectacle. Pendant ce temps, Azaron observait autour de lui, les bras croisés.
─ Mais où est donc l'entrée ? se demande-t-il à voix haute.
Timidement, Risia s'approche de lui, son grand manteau en fourrure enveloppant son corps frêle.
─ Ce n'est peut-être... pas une auberge, murmure-t-elle...
─ Si, ça l'est. J'en suis sûr. C'est tout simplement que les propriétaires adorent créer des entrées diverses de manière... originale.
Azaron pose un doigt sur la surface de la maison, mais rien ne se produit. Il fronce les sourcils, puis sursaute quand un morceau de la maison s'envole dans les airs pour disparaître. Une petite ouverture apparaît alors. Sans hésitation, l'elfe y entre. Risia reste sur place, attendant un signe. La tête d'Azaron réapparaît soudain. Il lui demande pourquoi elle ne le suit pas. Curieuse, Risia se précipite et pénètre à son tour dans le trou. L'obscurité totale l'enveloppe. Un tremblement de terre la fait sursauter, mais elle sent une main rassurante sur ses épaules et le torse d'Azaron contre son dos. La secousse ne dure que quelques instants, puis une lumière jaillit, éblouissante. Protégeant ses yeux de la soudaine clarté, elle finit par distinguer un salon, des tables rondes en bois et un bar. Tout le salon est dans un décor presque médiéval, comme elle a vu tant de fois dans le domaine des Halosimas. Intriguée, elle jette un coup d'œil derrière elle : un couloir interminable s'étend, parsemé de portes sur les côtés. Une odeur de bon pain émane dans la pièce. Elle surprend Azaron en plein discussion avec un tout petit homme qui arbore une fière longue barbe brune et grisâtre. Ne dépassant pas un mètre, il porte un chapeau rond brodé qui épouse la forme de son crâne, son énorme nez occupe presque entièrement son visage, couvert de verrues. Il porte des vêtements fins, parsemé de carrés métalliques. Nerveux, il frotte la base de la manche en bois de sa hache sur le sol vieilli par le temps. La lame gravée de symboles de dragon reflète la lumière des pauvres lampions du couloir. Le nain fixe longuement Risia avec dégoût. Les deux personnages masculins échangent dans une langue étrangère et entonnant.
─ Pardon, aucune place ? s'énerve l'elfe.
─ On n'accepte plus personne ! Et encore moins elle ! réplique le nain étranger, qui est visiblement le patron de l'auberge.
─ Il nous le faut, insiste Azaron.
─ Dehors, pauvres vilains !
─ Comment osez-vous résister à l'appel des Etharildes ? grogne Azaron, en prenant une posture d'un fier soldat.
─ Que nenni. Avec toute cette glace, vous pensez vraiment que les Elus peuvent stopper l'Empire ?
─ Tryus. Je vous en prie. Je dois la protéger et pour cela, nous avons vraiment besoin de nous reposer.
─ Pas d'enfants, ni d'huïmanio ici.
─ C'est une Elu.
─ Impossible. Pas une huïmosa.
Azaron soupire puis croise ses bras. Il explique à Tryus la raison de leur présence cette fois dans une langue que Risia est capable de comprendre.
─ Malheureusement, je fais partie de ces soldats choisis pour ramener les Elus à Mirandra.
─ Mirandra ? C'est un périple impossible ! Par les Etharildes !
Risia commence à s'impatienter, les jambes lourdes. Elle s'approche des deux hommes et s'énerve.
─ Je, veux, dormir ! Manger ! s'exclama-t-elle.
─ No huïmosio té ! grogna le nain.
─ No... quoi ? se calme Risia.
─ Cela suffit. Tryus est têtu, Spariel, nous dormirons ailleurs. Il recevra la colère des Etharildes.
Azaron affiche un visage sérieux et semble hésiter à sortir un objet de la poche. A peine qu'il sorte un médaillon argenté, Tryus les stoppe après avoir effectué une légère panique, comme s'il a deviné les intentions de l'elfe. Il change d'avis et leur propose une seule chambre libre en indiquant de son énorme doigt pour une personne, exprimant ainsi son dégoût pour l'enfant. Azaron se résigne, sort une bourse de monnaie de sa sacoche. Il la lance dans les mains velus et avides de l'étranger. Celui-ci vérifie son contenu et manque de s'étouffer à travers sa salive.
─ Des pièces Kistug !
Il range sa bourse au creux de sa barbe et s'incline.
─ Veuillez nous pardonner sir Azaron dë Prenü. C'est bien pour deux personnes ? parle-t-il au creux de sa barbe, honteux de son acte.
Azaron soupire en posant sa main sur son front et confirme le nombre. L'étranger se précipite vers le bar, le visage rayonnant de contentement, et tend la bourse à une toute petite fille barbue et excitée. Risia observe avec fascination les divers personnages qui peuplent la pièce : des hommes robustes à la barbe hirsute, de même taille qu'elle, des individus semblables à Azaron qui échangent des rires dans une langue étrangère, une femme rousse à la peau violette qui caresse les cordes d'une guitare en jetant un regard songeur vers un tableau représentant un paysage lointain. Azaron passe devant elle et s'installe sur une chaise. Risia le suit du regard, intriguée. Il lui adresse un regard interrogateur. Elle lui demande alors ce qu'ils font ici. Azaron lui explique qu'ils attendent leurs chambres. Rassurée, Risia opère un demi-tour, laissant Azaron seul.
Elle aperçoit un escalier en verre et, curieuse comme tout bon enfant désobéissant, décide de le monter. Arrivée devant une porte portant l'inscription « No huïmosio trüdis », elle pousse lentement la porte par curiosité. La pièce est vide. La porte se referme derrière elle avec un grincement strident que Risia n'entend pas. Elle retire son manteau, commençant à sentir la chaleur monter mais heureuse d'être enfin au chaud. Elle explore la pièce, ses yeux se posant sur les murs sombres. Résolue à quitter cet endroit où elle n'a pas sa place, elle se dirige vers la porte, mais la poignée refuse de bouger. Paniquée, elle s'assoit dos contre la porte, attendant. Un animal apparaît devant elle : un écureuil blanc. Encore lui ! Il la fixe d'un regard empreint de tristesse.
Les Humains sont toujours tristes. Nous ne les aimons pas.
Nous les haïssons. Nos Mondes ne pourront jamais coexister.
Risia se lève, intriguée, mais l'écureuil continue de parler, grandissant à vue d'œil, dont sa taille devient de plus en plus menaçante.
Plus aucun humain ne mettra les pieds ici. Va-t'en, pour ta vie !
Prise de panique, Risia tente de se justifier, mais l'écureuil refuse de l'écouter. Il ouvre sa gueule, révélant des dents pointues et une haleine terrifiante. Risia réalise alors qu'elle est piégée, sans moyen de s'échapper. L'écureuil pointe ses dents menaçantes vers Risia. Elle sent l'angoisse monter en elle, sachant que sa fuite est inévitable. Le désespoir s'empare d'elle alors qu'elle réalise qu'elle est rejetée de tous les mondes. À genoux, elle se résigne à son sort, sentant la pointe acérée des dents de l'écureuil effleurer son cou. Soudain, elle est prise dans les bras d'Azaron, qui semble furieux, ses oreilles pointues dressées vers le bas. Il la rassure. Confuse, Risia se demande pourquoi l'écureuil a tenté de la tuer. Elle se relève, secouant la tête pour chasser ses sombres pensées. Azaron lui demande de quel écureuil elle évoque et qu'il n'y a personne dans cette pièce.
De nombreuses inscriptions dignes d'une sorcellerie ornent les murs de la pièce. Une lueur attire son regard dans l'obscurité de la salle. Azaron l'interpelle, lui conseillant de partir, mais elle refuse de céder à sa curiosité. Elle se baisse et découvre une montre en argent abîmée, ornée d'une ligne rouge. En suivant cette ligne, elle tombe sur le visage fatigué d'un vieil homme, dont le doigt tacheté pointe vers un symbole inconnu. Malgré la pénombre de la pièce, Risia le reconnait et pose ses deux mains sur sa bouche. Le docteur Stein ! Que fait-il ici ? Est-il lui aussi piégé dans ce monde inconnu comme Risia ? Azaron se précipite pour l'éloigner du corps inerte et observe la scène.
**
Bien avant que l'enfant et l'elfe retrouvent le Dr. Stein parmi tous ces évènements confus, celui-ci, dans sa demi-conscience, se rappelle comment il a atterri dans cette auberge. Il entend les faibles mots de l'enfant et se réjouit de l'avoir trouvé. Il regrette d'être dans un si piteux état. Grâce à sa vieille montre, d'un faible coup d'œil, le Dr. Stein constate qu'il est resté inerte pendant deux longues heures.
Il se rappelle son voyage avant d'atterrir dans l'auberge, sur les épaules de son ami Aeglos. Au milieu d'une forêt enneigée, la bête qui le retenait le lâche, le laissant seul. À côté de lui, une pancarte indique une direction gravée. Émerveillé par la générosité apparente de celui qui l'a sauvé, il se lève avec reconnaissance, ses membres endoloris le portant à peine. Aeglos, l'homme-taureau, opère un demi-tour, lui demandant de protéger son existence en feignant son absence. Le Dr. Stein murmure son nom avec gratitude, se remémorant les exploits de ce grand guerrier qu'il admirait tant dans son enfance. Il le remercie pour son aide et lui rappelle l'impact positif qu'il a eu sur sa propre vie, le guidant vers le chemin de la médecine. Touché par ces mots, Aeglos baisse la tête, évoquant avec tristesse ceux qu'il a aimés et perdus.
Malgré la mélancolie qui les enveloppe, le Dr. Stein souhaite une grande paix à ses proches disparus. Aeglos esquisse un sourire avant de s'éloigner, laissant le médecin seul devant la pancarte. Observant les traces de pas dans la neige, le Dr. Stein réalise qu'il n'est pas seul dans cette aventure. Déterminé à retrouver la jeune fille dont il a entendu parler, il reprend sa route, espérant la rencontrer avant le lever du soleil. Il se retrouve devant une petite maison ronde comme un ballon, mais cette étrange architecture ne le surprend pas.
Digne d'une création artisanale et loufoque de Tryus, la maison ronde se dresse devant lui, semblable à un joyau unique au cœur de cet univers fantastique. Avec l'espoir palpitant de retrouver son vieux compagnon, le Dr. Stein s'avance vers l'entrée. D'un geste décidé, il appose son doigt sur la paroi, déclenchant son ouverture instantanée. Il pénètre dans une pièce sombre, où seules quelques lueurs vacillantes éclairent faiblement en un seul instant l'espace. Dans ce clair-obscur, Tryus l'attend, sa silhouette robuste contrastant avec la taille imposante du docteur. Malgré sa petite taille, le nain observe avec un mélange de curiosité et de bienveillance le visage du Dr. Stein, qui se profile dans la pénombre. Sa hache, fidèle compagnon, repose sur son dos, témoignant de sa force et de sa détermination.
Dans une étreinte chaleureuse, le Dr. Stein accueille son vieil ami, tandis que Tryus, avec son caractère bougon, le taquine pour son absence prolongée. Cet échange amical ravive le sourire sur le visage du docteur, lui rappelant les liens indéfectibles tissés au fil du temps. Alors qu'ils se promènent lentement parmi les tintements des verres de bière, Tryus, en levant les yeux vers le Dr. Stein, lui accorde l'accès à une salle dédiée aux incantations magiques. Malheureusement, notre médecin ne se souvient pas de la raison de sa venue dans cette salle, plongeant dans un océan de mystères et de possibilités infinies. Il observe l'enfant qui se trouve maintenant en face lui, en pleurs. Il pose sa vieille main sur la joue de la fille et lui transmets une pensée.
Risia, tu ne dois pas rester dans ce monde.
Ou la mort t'attend.
Elle le regarde avec des yeux pleins de surprises et de larmes, se demandant comment le Dr. Stein possède la même capacité de communication que l'elfe. Lui a-t-il caché ses véritables origines ? Ou est-ce de la magie ? Pourquoi l'a-t-il recherché, alors qu'elle n'est qu'une pauvre servante du domaine ? Elle lui demande surtout comment il connaît son véritable prénom, ce qu'il lui est arrivé, en secouant son torse. Azaron la calme et regarde le docteur avec agacement.
─ Tu nous as abandonné, Julios.
─ Vous... vous trompez, répond-t-il péniblement, le souffle coupé. Je savais qu'une Elue ne serait pas de ce monde. Elle, Risia.
─ Tu as encore joué avec la Täbel ?
─ Je vous demande pardon, Sir Azaron dë Prenü, souffle-t-il. Risia ne doit pas être ici.
─ Risia ? Vous voulez dire Spariel ? s'étonne Azaron en observant l'enfant.
Azaron ordonne à Risia d'aller chercher Tryus et de lui expliquer que c'est une urgence.
**
Risia erre sans but dans sa chambre d'auberge, l'esprit tourmenté par les paroles énigmatiques du Docteur Stein. Dans cette petite pièce, imprégnée d'une atmosphère à la fois familière et étrangère, elle trouve refuge dans sa solitude. Son regard se pose sur les détails simples de la chambre : un lavabo discret, des toilettes sèches modestes, un lit solitaire drapé d'une couverture rose à carreaux noirs, qui lui rappelle un semblant de confort. Les pensées de Risia oscillent entre perplexité et anxiété alors qu'elle attend impatiemment le réveil du mystérieux docteur. Comment pouvait-il la reconnaître alors qu'ils ne sont plus vus depuis son entrée dans le domaine ? Les paroles troublantes résonnent dans son esprit, tandis qu'elle s'interroge sur l'identité de cette étrange figure. « Fuyez ! » avait-il murmuré avant d'être emmené pour des soins. Pourtant, son nom connu est Spariel et non Risia, une nuance qui n'échappe pas à sa conscience.
Juste au moment où elle s'apprête à s'asseoir sur l'énorme fauteuil de la chambre, un léger coup frappe à la porte. Risia se redresse, intriguée par le coup qu'elle a ressenti vibrer dans l'air. Elle se dirige vers la porte en bois et l'ouvre prudemment. C'est Azaron. Sans attendre d'invitation, il pénètre dans la chambre et se dirige vers la fenêtre, une présence rassurante dans ce tumulte d'incertitude. Risia observe un homme au voile noir déambuler dans le couloir, indifférent à sa présence comme tous les autres étrangers. Son regard se fige alors que ses souvenirs se réveillent brusquement. Elle se souvient de l'avoir vu faire le même geste, cette main momifiée tendue, le jour de ses deux ans, juste après un anniversaire. Ce souvenir terrifiant la submerge et elle referme la porte violemment, comme pour chasser cette image troublante. Son cœur bat la chamade. Pourquoi a-t-elle ce genre de souvenirs ? Pourquoi a-t-elle des souvenirs d'une autre fille ?
L'elfe, qui observait distraitement par la fenêtre, se retourne à son geste brusque. Il s'approche d'elle, ses sourcils froncés trahissant son inquiétude. Risia, encore sous le choc de ses souvenirs, lui explique ce qu'elle ressent. Azaron esquisse un sourire réconfortant, mais elle sent toujours le poids de la terreur sur ses épaules. Elle se précipite vers un coin de la pièce, prise de vertige et de peur, cherchant désespérément un réconfort dans l'obscurité. Azaron lui rassure que de nombreux étrangers traversent les couloirs mais rare sont les attaques visées. Qu'il est présent et qu'il la protège. Risia reste recroquevillée dans son coin. Azaron prend la couverture quadrillée du lit et enveloppe l'enfant puis l'enlace. Il tente de la rassurer, la bercer, jusqu'à qu'elle se calme. Un timide regard bleu se dévoile de la couverture. Ils s'observent longtemps. Risia lui demande quelle est sa mission. Tel de nombreux guerriers de ce monde, Azaron a été élu par les Etharildes. Ce n'est pas une tâche qu'il a choisie volontairement ; c'est un devoir auquel il est contraint d'obéir. Sa mission est claire : retrouver les élus et les escorter en toute sécurité jusqu'à Mirandra, la prestigieuse capitale du pays. Là-bas, les élus bénéficient des meilleurs soins, d'une éducation de qualité et d'un apprentissage approfondi des arts de combat. L'enfant sort la tête de sa couverture et demande d'une voix hésitante le rôle des Élus, et surtout, pourquoi elle est choisie. Ses paroles sont entrecoupées de bégaiements alors qu'elle rencontre des difficultés à prononcer certaines consonnes qu'elle n'a jamais entendues.
─ Pourquoi moi ?
─ C'est un mystère. Tu es la première humaine qu'on rencontre avec un handicap.
─ Mais je ne suis pas si rare que ça.
─ Peut-être pas dans ton monde.
─ Qu'est-ce qu'un Élu exactement ?
─ C'est celui qui est destiné à devenir un guerrier étoile.
─ Un guerrier ? Je ne pourrais même pas tuer un lapin !
─ Ne cherche pas à comprendre les prophéties des Etharildes.
─ Etharildes ? Prophéties ?
─ Ce sont les êtres que les humains nomment anges. Ce sont les messagers de la déesse étoile. Depuis qu'elle a été tuée, l'hiver s'est abattu sur tous les mondes. Les anges cherchent des individus qui ont l'âme d'un guerrier pour restaurer l'équilibre. Aucun humain n'a été choisi jusqu'ici car ils sont exclus de notre monde.
─ Monde ? Mais où suis-je ? Et comment peut-on tuer une déesse ?
─ Dans un passé lointain, les humains ont dévoilé leur véritable nature. Ils ont tenté de dominer les nations, semant les graines de la discorde à travers les guerres. Leur réputation est celle de prédateurs, exploitant ou éliminant impitoyablement les plus vulnérables dès leur jeune âge. Sous l'emprise de la colère du dieu des terres, ils furent bannis dans les abysses de l'enfer. Pourtant, il arrive encore aujourd'hui que certains humains découvrent des passages secrets menant à d'autres mondes, comme toi.
─ En enfer ? Mais je ne suis pas en enfer.
─ Comment nommes-tu ton monde ?
─ Eulivia. C'est mon pays, mais il existe plusieurs nations.
─ Et sais-tu comment tu es arrivée ici ?
─ Pas du tout. J'ai juste entendu ta musique.
─ Les humains ne peuvent pas percevoir le chant de ma flûte. Seuls les êtres dotés d'une ouïe fine, comme les elfes, peuvent l'entendre.
─ Disons... que j'ai plutôt ressenti. Ton chant résonnait en moi, bien que mon esprit l'ait entendu.
─ C'est impossible. Je dois admettre que ta présence si soudaine m'a pris au dépourvu. Les Etharildes avaient prédit notre rencontre et le lien qui se tisserait entre nos destins, mais pas de cette manière.
─ Alors c'est bien toi ?!
─ Oui, mais j'étais plus jeune à l'époque. Toi seule n'as pas vieilli. Où étais-tu donc passé ?
Risia se fige et regarde dans le vide, perdue dans ses pensées. Elle n'arrive pas à suivre toutes les histoires de ce monde. Est-elle dans un rêve ? Qui est-elle vraiment ? Azaron pose sa main sur le sommet de son crâne.
─ Ne t'inquiète pas. Tu es en sécurité.
─ Je ne comprends pas. Je suis sourde.
─ Tu es née sourde ?
─ Oui.
─ Mais comment as-tu appris à parler ? Bien que cela ne soit pas parfait.
─ Un assistant du Dr. Stein. Il avait ses méthodes pour m'apprendre à parler.
─ Montre-les moi.
Timide, Risia lève une main délicate. Avec précaution, elle forme un geste, redressant l'index et le pouce avant de les poser au coin de ses lèvres. Elle plie sa langue, créant ainsi une lettre muette, et observe Azaron qui penche la tête pour mieux voir. Il lui demande alors la signification de ce geste curieux. Avec patience, Risia lui explique qu'il s'agit d'une lettre rendue visible, combinée à une liaison labiale. Puis, elle effectue un arc gestuel du front au menton. L'elfe, perplexe, réitère sa question. Risia lui explique alors que ce geste est associé à la clé de sa main, représentant les prononciations difficiles, tandis que les expressions de son visage évoquent l'essence des phrases, associées avec les voyelles qui se positionnent sur des coins spécifiques du visage. C'est grâce à cette méthode qu'elle ait pu apprendre à lire en secret, alors que tout domestique en est interdit. Azaron tente d'imiter le geste, mais avoue trouver la méthode difficile et presque impossible à maîtriser. Risia insiste sur le caractère visuel et intuitif de cet outil linguistique, bien qu'il soit peu développé en raison de sa nature unique. Tristement, elle mentionne que l'assistant qui l'a créé a disparu lorsque les maîtres du domaine ont découvert cette méthode, la qualifiant de signes démoniaques. Touché par cette histoire, Azaron rassure Risia en lui disant que les gestes sont agréables à lire et qu'il serait ravi de les apprendre. Reconnaissante, elle lui confie que cet outil est encore peu exploité et qu'il a encore tout à prouver. Azaron prend alors délicatement sa main, témoignant ainsi de son soutien et de sa volonté d'apprendre à ses côtés.
─ Je pense que pour l'améliorer, il faudrait consulter quelqu'un qui maîtrise bien la linguistique. Je ne suis sûrement pas la meilleure personne pour ça.
─ Au-delà de la communication par la pensée, es-tu capable de faire des gestes ?
─ Je trouve que tu comprends bien ma voix mentale.
─ Oui, mais je me sens moins connecté(e) à toi. Ça me demande autant d'efforts que de lire sur les lèvres. Je n'entends rien.
─ Je comprends.
Azaron relâche doucement la main de Risia et place la sienne sur son cœur. Il la frotte légèrement en cercle, un sourire chaleureux illuminant son visage, puis il pointe vers Risia. Avec douceur, il lui raconte une anecdote vécue dans les hautes montagnes, où il a observé un enfant réaliser ce même geste envers un autre enfant. Un parent lui aurait alors expliqué que ce signe symbolise « cotentarë pï ti », c'est-à-dire « heureux pour toi ». Une vague de joie envahit Risia à cette explication. Azaron ajoute avec humilité qu'il se pourrait bien qu'il se trompe. Malgré cela, Risia tente d'associer ce geste à sa méthode, en utilisant plusieurs gestes incompréhensibles pour l'elfe. Celui-ci éclate de rire et lui assure qu'au cours de leur voyage, elle lui apprendra les différents codes et gestes.
Il pointe ensuite la lucarne où le lever deusoleil teinte le ciel d'une couleur rougeoyante, indiquant que l'heure du petit déjeune approche et qu'il est temps de se reposer face à cette nuit perdue, car le danger peut surgir à tout moment. Puis, se levant, il annonce qu'il va vérifier l'état du Dr. Stein et qu'il lui cède la seule chambre que Tryus leur a proposée, soi-disant qu'il ne restait que celle-ci sans respecter la demande d'une chambre pour deux personnes, étant donné que ce dernier déteste les humains. Il lui assure qu'il trouvera un endroit où dormir, et s'il doit rester sur le fauteuil près du lit pour veiller sur elle, il le fera sans hésiter.